Ce collectif autunois a été crée le 22 Octobre 2010 par des autunois qui sont des syndicalistes, des personnes oeuvrant socialement ou de simples citoyens.Le but de ce collectif est de ne plus laisser une poignée de nos dirigeants supprimer nos acquis sociaux.C'est aussi refuser de supprimer à court terme notre système de retraite par répartition et de le livrer à la capitalisation.

Bref, vous l'aurez compris, c'est un collectif de résistance au système capitaliste.

lundi 29 novembre 2010

Fermer la télé et ouvrir les yeux

Par Agnès Maillard 

 Ce jour-là, Papi déboule entre consternation et incrédulité, en agitant Le Monde du jour comme un étendard.



Papi est à la retraite depuis bien plus d'années que je ne pourrai espérer en valider pour ma retraite fantôme. Même si sa jeunesse a été marquée par la guerre, sa vie d'adulte a largement rattrapé le coup et il fait partie de cette génération de fonctionnaires qui ont eu le droit au meilleur des trente glorieuses et qu'une retraite plus confortable que le meilleur des salaires que je pourrais espérer de toute ma vie a protégé des affres de la précarité, du chômage et de la crise qui sont le lot quotidien et le seul avenir de tous ceux qui sont nés depuis le choc pétrolier de 1974. Ce retrait de la vie active ne l'empêche nullement de s'intéresser au reste du monde, aussi consomme-t-il quotidiennement plusieurs grands titres de la PQN et les grandes messes télévisées biquotidiennes. Autant dire qu'il se construit en permanence un avis éclairé sur tout et qu'il nous l'assène volontiers du haut de son piédestal d'expérience, de compétence et de clairvoyance.

Quand on en vient à parler politique ou économie, il balaie régulièrement nos arguments de jeunes (et pourtant, on est de moins en moins jeunes, justement) gauchistes idéalistes immatures par des références bien senties au texte d'untel dans Le Nouvel Obs ou à l'intervention quelconque d'un éditocrate au débat télévisé de la veille. Les médias sont le cordon ombilical qui le relie au monde et le rendent infaillible et omniscient. Parce que les médias ont toujours raison, sont les témoins du monde et le siège de toutes les expertises.
Enfin, jusqu'à ce fameux article, relatant le développement historique d'un quartier de la métropole où il œuvrait de son temps.
"En fait, c'est machin qui lancé le projet et c'était pour faire telle action, financée de telle manière et pas du tout ce que raconte... c'est qui, celui qui a écrit ça ?"
Papi est fumasse. Il veut écrire un rectificatif au journal. Il veut même contacter un ancien collègue qui doit couler, lui aussi, une retraite heureuse et sans autres soucis que les vieux jours qui passent et la santé qui se débine lentement.
"C'est marrant, Papi, quand ça tombe sur votre domaine d'expertise, vous voyez à quel point la presse est faite d'approximations, de semi-vérité, d'erreurs et de préjugés idéologiques. Alors que l'autre jour, quand j'ai critiqué un papier qui racontait absolument n'importe quoi sur mon propre domaine d'expertise, vous aviez clairement dit que c'est moi qui avait tort, que je comprenais mal et que je n'avais pas le même niveau que les gens qui avaient le droit d'écrire dans un journal de référence."
"Oui, mais bon, là, c'est flagrant. C'est ce journaliste qui est incompétent."
"Non, il est juste journaliste : il doit torcher vite fait son papier sur un sujet dont il ne peut être spécialiste. Produire vite pour rentabiliser, ne pas perdre de temps à vérifier et encore moins à démentir. Juste cracher de la copie, faire du chiffre : le problème de la presse, c'est qu'elle n'a peut-être plus les mêmes objectifs qu'avant. Ni les mêmes ambitions."


Papi laissera tomber le rectificatif. Et cet éclair d'esprit critique ne se renouvellera plus. De manière assez incompréhensible pour quelqu'un qui s'estime cultivé et averti, il considérera le ratage de cet article comme un épiphénomène et non comme le début d'une remise en question de la validité de l'information qui lui est servie chaque jour. Nourri par les médias de masse dont les discours et les choix éditoriaux sont chaque jour plus convergents, il continue à leur faire une confiance aveugle et à ne jamais s'interroger sur la manière dont l'information qu'il consomme chaque jour est produite, avec quels moyens et quels objectifs. Comme beaucoup de monde. Comme la plupart des gens.

Et encore, Papi lit aussi la presse. Mais combien de nos concitoyens se contentent de la fenêtre qui leur est complaisamment ouverte par la télévision, cette drôle de boîte qui débite sans cesse des bruits et des images, un brouhaha de fond, un flux médiatique que l'on écoute à peine et qu'on éteint de moins en moins?
Comme Papi, la plupart d'entre eux ont déjà pu expérimenter l'étrange dissonance qu'il peut y avoir entre le monde tel qu'il est montré à la télé et celui dans lequel ils vivent au quotidien. Et pourtant, la plupart du temps, ils choisissent plutôt de nier ce qu'ils voient à leur porte, dans leur entreprise, dans leur famille, chez leurs amis, plutôt que de renoncer en leur foi aveugle dans la télé-vérité.

À tel point que la télévision est devenue autoprédictive.
Il suffit qu'elle annonce que les gens agissent de telle sorte pour que les spectateurs se sentent obligés de s'y plier, par esprit de conformisme, par goût de la mode, pour ne pas être des mensonges vivants. La télévision déroule sans fin sa vision du monde, de la société, de la vie et cela devient une vérité indépassable, quelque chose de l'ordre de l'inconscient collectif des foules, quelque chose de si profondément ancré dans la substance même des spectateurs que de remettre en question les dogmes assénés par les acteurs du grand théâtre médiatique reviendrait, quelque part, à déposséder les spectateurs de leur identité profonde, de leurs motivations, de leurs fois, de leur raison de vivre, quelque chose de l'ordre de l'amputation obscène.

Dès les premiers moments de la contestation contre les retraites, les médias n'ont cessé de rabâcher deux choses :
que la réforme était obligatoire, nécessaire et indépassable et que tout le monde le savait!
que le mouvement de protestation était faible, qu'il ne gênait personne et qu'il était déjà en déclin.

Quelles qu'aient été nos démonstrations chiffrées ou nos explications patientes et argumentées, la croyance populaire en un problème des retraites et en l'absolue nécessité d'une réforme n'a jamais été battue en brèche. Jusque dans les rangs des manifestants, au cœur même des appareils syndicaux, des opposants, la majorité des gens étaient intimement convaincus que même si cette réforme était une injustice flagrante, une félonie et un détournement de l'argent du peuple, il fallait tout de même une réforme, juste une autre réforme. Mais le principe même de la construction patiente et volontaire d'un problème des retraites pouvant, ensuite, justifier la liquidation partielle (puis totale) du système, ce principe-là, n'a pratiquement jamais été remis en cause.

Pourtant, au même moment, grève après grève, manifestations après manifestation, chacun pouvait constater de lui-même l'ampleur de la contestation, la détermination des manifestants, les effets tangibles du blocus pétrolier. Il suffisait de sortir, d'aller à son travail, d'aller battre le pavé, de vouloir même juste se balader pour voir à quel point la réalité de la rue, de la vie quotidienne était différente de ce qu'annonçaient les médias. Mais non. Comme par un étrange processus hypnotique, les gens rentraient chez eux le soir et découvraient ce que leurs sens auraient dû percevoir pendant la journée et, tout simplement, faisaient leur cette réalité sur petit écran.

Chaque journée de mobilisation a amené encore plus de gens dans les rues et pourtant, chaque soir, le peuple s'est entendu dire que la contestation stagnait, marquait le pas ou refluait. Jusqu'au point où ils ont renoncé à exprimer leur colère, où ils ont décidé de rester à la maison. Car il y avait beaucoup d'absents, dans les rues, la dernière fois. Beaucoup de renonciations. Parce qu'on leur a dit que c'était fini, que c'était plié, bien des gens que j'avais croisés avant, qui avaient posé leur préavis de grève, qui s'apprêtaient à venir, une fois de plus, faire entendre leur voix, beaucoup de ces gens que j'attendais ont juste laissé tomber. Comme ça. Un peu au dernier moment. Parce que cela faisait déjà quelques jours que la télévision susurrait en boucle qu'il n'y aurait personne, que c'était fini, qu'on avait perdu.

Alors, ils ont réalisé la prédiction médiatique et ils sont restés chez eux.

Ils n'ont donc pas vu les piquets de grève un peu partout, tout le temps, les blocages en pleine nuit, les assemblées générales citoyennes en plein air, les panneaux des autres, la combativité de tous, les caisses de grève, les soupes partagées, les casse-croûte improvisés. Ils n'ont rien vu, parce qu'on ne leur a rien montré. Comme si cette réalité-là n'existait pas. Pas plus que les commentaires étrangers, les messages de soutien, les grèves solidaires ailleurs, en Europe. Et même alors, ils n'ont pas cru ce qu'ils voyaient.

Ils pourraient aussi bien s'arracher les yeux, pour ce qu'ils leur servent, et se greffer des écrans à la place.
Ils pourraient aussi bien s'arracher les oreilles, puisqu'ils n'entendent plus les conversations avec leurs semblables, seulement les discours, seulement la propagande.
Ils pourraient aussi bien se couper la langue, parce qu'elle n'a plus rien à dire que les médias n'ont pas déjà raconté et mis en musique.

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